Donner des insectes séchés à des poissons d’élevage, des poulets ou des porcs paraît aujourd’hui banal. Ce n’est pourtant possible que depuis peu, et sous un cadre juridique très précis hérité de la crise de la vache folle. Car aux yeux de la réglementation européenne, un insecte d’élevage est un animal d’élevage : ses protéines relèvent donc des « protéines animales transformées » (PAT), une catégorie longtemps interdite dans l’alimentation du bétail. Cet article retrace comment on est passé de l’interdiction à une réautorisation encadrée, quelles espèces sont admises, à quels usages, et pourquoi le cas du nourrissage de sa propre basse-cour obéit à une autre logique. Tous les faits présentés renvoient à des textes officiels, sans recommandation commerciale.
Pourquoi les insectes ont d’abord été interdits
Pour comprendre le cadre actuel, il faut remonter à l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), la « maladie de la vache folle ». Dans les années 1990, l’incorporation de farines de viande et d’os dans l’alimentation des ruminants a été identifiée comme le vecteur de propagation de la maladie. La réponse européenne a été radicale : le règlement (CE) n° 999/2001, adopté le 22 mai 2001, a instauré un « feed ban » interdisant l’usage des protéines animales transformées dans l’alimentation des animaux d’élevage destinés à la consommation.
Cette interdiction, conçue pour les farines de mammifères, s’appliquait par ricochet aux protéines d’insectes : produites à partir d’animaux d’élevage, elles entraient dans la définition des PAT et tombaient sous le coup du feed ban. C’est ce point de départ juridique — une mesure de sécurité sanitaire — qui explique pourquoi la filière insectes a dû attendre des dérogations successives pour ouvrir ses marchés.
| Année | Texte | Ce qui change |
|---|---|---|
| 2001 | Règl. (CE) 999/2001 | « Feed ban » post-ESB : interdiction des protéines animales transformées (PAT) dans l’alimentation des animaux d’élevage |
| 2017 | Règl. (UE) 2017/893 | PAT d’insectes autorisées en aquaculture (applicable au 1er juillet 2017), après avis favorable de l’EFSA |
| 2021 | Règl. (UE) 2021/1372 | Extension des PAT d’insectes à l’alimentation des volailles et des porcs (applicable en septembre 2021) |
Une protéine animale transformée (PAT) est une matière protéique issue d’animaux, transformée par chauffage et broyage (farine, granulé). Pour les insectes, il s’agit de la farine et de l’huile obtenues à partir de larves séchées puis pressées. Le sigle est central dans la réglementation feed : c’est le statut « PAT » qui a fait tomber les insectes sous le feed ban, puis qui a conditionné leur réautorisation.

La réautorisation progressive dans l’UE
La levée de l’interdiction s’est faite par étapes, marché par marché, à mesure que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) rendait des avis rassurants. Une première ouverture est intervenue avec le règlement (UE) 2017/893 : depuis le 1er juillet 2017, les PAT d’insectes peuvent être incorporées dans l’alimentation des animaux d’aquaculture (poissons et crustacés d’élevage). Ce fut le premier débouché réglementaire de la filière, et il a validé le pari industriel de plusieurs producteurs.
La seconde étape, plus large, est venue avec le règlement (UE) 2021/1372, publié à l’été 2021 et applicable à partir de septembre 2021. Il a étendu l’usage des PAT d’insectes à l’alimentation des volailles et des porcs — deux marchés au volume bien supérieur à l’aquaculture. Le même texte a par ailleurs réintroduit, sous conditions, les PAT de porc dans l’alimentation des volailles et inversement, mais c’est bien l’ouverture aux insectes qui intéresse ici la filière. Pour un panorama des industriels concernés, voyez notre article sur la filière insectes en France.
Les sept espèces autorisées et les règles à respecter
La réautorisation ne concerne pas n’importe quel insecte. Seules sept espèces d’élevage sont admises pour produire des PAT destinées à l’alimentation animale, réparties en deux mouches, deux ténébrions et trois grillons :
- la mouche soldat noire (Hermetia illucens) ;
- la mouche domestique (Musca domestica) ;
- le ténébrion meunier, ou ver de farine (Tenebrio molitor) ;
- le petit ténébrion mat (Alphitobius diaperinus) ;
- le grillon domestique (Acheta domesticus) ;
- le grillon domestique tropical (Gryllodes sigillatus) ;
- le grillon des steppes (Gryllus assimilis).
Au-delà de la liste des espèces, plusieurs garde-fous sanitaires encadrent la production. Le principe de non-cannibalisme (interdiction du recyclage intra-espèce) est maintenu, comme pour toutes les PAT. Les circuits de fabrication doivent être séparés pour éviter les contaminations croisées, notamment avec les farines de ruminants. Des prélèvements et analyses réguliers sont exigés. Enfin, les ruminants (bovins, ovins, caprins) restent exclus de tout apport de PAT d’insectes : le cadre ne concerne que les non-ruminants.
Le cadre « feed » (alimentation animale) ne doit pas être confondu avec le cadre « Novel Food » qui régit la consommation humaine. Ce sont deux procédures séparées : une espèce autorisée en alimentation animale ne l’est pas automatiquement pour l’assiette, et inversement. Pour le volet humain, voyez notre article dédié à la réglementation Novel Food des insectes comestibles.
C’est le statut de « protéine animale transformée » qui a d’abord fermé la porte aux insectes après l’ESB, puis qui a servi de cadre à leur réouverture, marché par marché.
Feed et petfood : un débouché majeur
Si la filière insectes suscite autant d’investissements, c’est parce que l’alimentation animale représente un marché considérable. Les farines et huiles d’insectes y sont valorisées comme substitut local à la farine de poisson et au soja importé, deux ressources coûteuses et dépendantes des marchés mondiaux. L’aquaculture a ouvert la voie ; l’ouverture aux volailles et aux porcs élargit désormais le potentiel de volume.
Le petfood constitue l’autre grand débouché. Croquettes et friandises pour chiens et chats intègrent de plus en plus de protéines d’insectes, souvent positionnées en segment premium (hypoallergénique, faible empreinte). Ce marché échappe d’ailleurs au cadre le plus strict du feed d’élevage, ce qui a permis aux insectes d’y arriver plus tôt. Enfin, les insectes séchés vendus au grand public pour les poules, les oiseaux du jardin, les reptiles ou les poissons d’aquarium relèvent aussi de la logique feed, mais en circuit de détail.
La réglementation ne se limite pas à l’espèce élevée : elle encadre également le substrat dont on nourrit les insectes. Les larves ne peuvent être élevées que sur des matières autorisées (matières végétales, certains coproduits agroalimentaires). Le fumier, les déjections et les déchets de cuisine contenant de la viande ou du poisson sont exclus. C’est une condition sanitaire de fond, souvent ignorée du grand public.
Nourrir sa basse-cour : des règles à part
Un point prête souvent à confusion : peut-on donner des insectes séchés à ses poules pondeuses quand on consomme leurs œufs ? La réponse tient à une distinction juridique importante. Les insectes séchés vendus dans le commerce proviennent d’espèces et de circuits autorisés : les proposer comme complément à sa basse-cour ne pose pas de difficulté réglementaire, et c’est même l’un des usages phares de ces produits.
Ce qui est encadré, en revanche, c’est le reste de la ration. Il est interdit de nourrir des animaux d’élevage — poules comprises — avec des déchets de cuisine et de table, en raison du risque de transmission de maladies. Une seule exception existe : le particulier qui nourrit ses propres poules avec ses propres restes, à condition que les œufs et la viande soient destinés à la seule consommation familiale et ne soient ni vendus ni cédés. Dès qu’on vend ses œufs, cette tolérance tombe. Les insectes séchés du commerce offrent justement un apport protéique propre et conforme, qui évite ce terrain glissant. Pour bien les utiliser, voyez notre guide sur les insectes séchés pour poules pondeuses.
En résumé
Aux yeux de la réglementation européenne, les insectes d’élevage produisent des protéines animales transformées (PAT), une catégorie interdite dans l’alimentation du bétail par le « feed ban » de 2001 adopté après la crise de la vache folle. La filière a rouvert ses marchés par étapes : aquaculture en 2017 (règlement UE 2017/893), puis volailles et porcs en 2021 (règlement UE 2021/1372). Sept espèces sont autorisées, sous conditions strictes — non-cannibalisme, circuits séparés, ruminants exclus, substrats encadrés. Le feed et le petfood restent les débouchés dominants. Nourrir sa basse-cour avec des insectes séchés du commerce est en revanche libre, alors que l’usage de déchets de cuisine reste interdit dès que les œufs sont vendus.
Questions fréquentes
Les insectes sont-ils autorisés dans l’alimentation animale en Europe ?
Oui, mais par étapes et sous conditions. Les protéines animales transformées (PAT) issues d’insectes ont d’abord été interdites par le « feed ban » de 2001 (règlement CE 999/2001), adopté après la crise de la vache folle. Elles ont ensuite été réautorisées en aquaculture en 2017 (règlement UE 2017/893), puis pour les volailles et les porcs en 2021 (règlement UE 2021/1372). Les ruminants (bovins, ovins, caprins) restent exclus de tout apport de PAT d’insectes.
Quelles espèces d’insectes sont autorisées pour l’alimentation animale ?
Sept espèces d’élevage sont admises : la mouche soldat noire (Hermetia illucens), la mouche domestique (Musca domestica), le ténébrion meunier ou ver de farine (Tenebrio molitor), le petit ténébrion mat (Alphitobius diaperinus), le grillon domestique (Acheta domesticus), le grillon domestique tropical (Gryllodes sigillatus) et le grillon des steppes (Gryllus assimilis), soit deux mouches, deux ténébrions et trois grillons.
Quelle différence entre le cadre « feed » et le Novel Food ?
Ce sont deux réglementations distinctes. Le cadre « feed » régit les insectes destinés à l’alimentation animale (poissons, volailles, porcs, animaux de compagnie) et découle de la réglementation sur les PAT. Le cadre « Novel Food » régit la consommation humaine directe et repose sur une évaluation de l’EFSA espèce par espèce. Une espèce autorisée pour un cadre ne l’est pas automatiquement pour l’autre.
Puis-je donner des insectes séchés à mes poules si je consomme leurs œufs ?
Oui. Les insectes séchés vendus dans le commerce proviennent d’espèces et de circuits autorisés, et peuvent être donnés comme complément à des poules pondeuses. En revanche, il est interdit de nourrir ses poules avec des déchets de cuisine et de table, sauf pour un particulier dont les œufs et la viande sont réservés à la consommation familiale et ne sont ni vendus ni cédés. Les insectes séchés offrent un apport protéique conforme qui évite cette restriction.
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1. Pourquoi les protéines d’insectes ont-elles d’abord été interdites en alimentation animale ?
Exact : le règlement CE 999/2001 a interdit les PAT dans l’alimentation du bétail après l’ESB, et les insectes, en tant qu’animaux d’élevage, entraient dans cette catégorie.Non : c’est une mesure sanitaire. Le feed ban de 2001, post-vache folle, a interdit les PAT, dont celles issues d’insectes.
2. Depuis quand les insectes sont-ils autorisés pour nourrir les volailles et les porcs dans l’UE ?
Exact : l’aquaculture a été ouverte en 2017, puis les volailles et les porcs en 2021 via le règlement UE 2021/1372.Non : 2017 concernait l’aquaculture. L’ouverture aux volailles et aux porcs date de 2021 (règlement UE 2021/1372).
3. Quels animaux restent exclus de tout apport de PAT d’insectes ?
Exact : le cadre ne concerne que les non-ruminants ; les ruminants restent exclus de tout apport de PAT d’insectes.Non : poissons et volailles sont désormais autorisés. Ce sont les ruminants qui restent exclus.